« Kids, I'm going to tell you an incredible story, the story of how I met your mother. » (Ted, 1.01)
Kids...
Depuis que How I Met Your Mother (ou HIMYM pour les hipsters et moi-même) a pour la première fois été diffusée le 19 septembre 2005, force est de constater que l’utilisation de l’adjectif « légendaire », le nombre de HIGH-FIVEs hurlés dans les bars et le chiffre d’affaire de la ligne costume pour homme chez Gucci ont considérablement augmentés. Si Ted, Lily, Marshall et Robin ont une vie plutôt rigolote, ce n’est rien à côté de celle de Barney. Mettons nous d’accord tout de suite : personne ne télécharge, le lundi soir enfin venu, le nouvel épisode de HIMYM pour savoir comment Ted a rencontré la mère des enfants, comment Lily et Marshall ont décidé d’être mignons cette fois-ci, ou encore pour regarder Robin être Canadienne : non, la seule raison qui nous pousse à faire fi d’Hadopi, c’est Barney Stinson. Qui, parmi vous, du haut de vos misérables existences, arrive à la cheville de Barney Stinson ? Pas grand monde. Aussi, le mardi matin, dans nos écoles, nos lycées ou nos universités, après avoir tiré la dernière cartouche « récit détaillé de notre week-end chez Mamie», nous retrouvons nous à débattre des questions fédératrices que suscite cette sitcom générationnelle. Comme notre quotidien est beaucoup trop ennuyeux pour qu’on en ait quoi que ce soit à dire, on parle de celui de Barney, avant notre cours de grammaire renforcée ou de droit constitutionnel.
Barney Stinson, true story bro.
Malgré tout, entre deux fou rires candides, une question subsiste (et si elle ne brûle pas vos lèvres, elle brûle les miennes) et fait de HIMYM le prolongement moderne de la tradition de la série et, plus largement, du récit : « de qui se moque-t-on ? ». Depuis la nuit des temps, c’est-à-dire, en ce qui concerne la sitcom, depuis Seinfeld, on a voulu nous faire croire que le travail ne prenait qu’une ou deux heures par jour, qu’une fois nos offices accomplis, on passait son temps dans le salon d’un appartement new-yorkais, ou les fesses posées sur le velours des fauteuils du Central Perk, ou au McLaren’s, en filtrant l’afflux de bimbos en manque de reconnaissance paternelle. On nous les avait promis, ces amis pour la vie, et nous, pauvres naïfs que nous sommes, avons passé tout notre collège, tout notre lycée au peigne fin à leur recherche, à traquer nos Cosmo Kramer, Joey Tribbiani, Sheldon Cooper ou Barney Stinson, sans relâche, avant d’admettre enfin, après moult déceptions, qu’ils n’existaient pas, au même titre que Pikachu, Sangoku ou Bernard Minet, avant de comprendre que nos amis ressemblaient bon gré mal gré à des personnages de série, mais pas de sitcom. Triste constat.
Et cette lycéenne dont vous étiez amoureux et qui a mis, trois ans durant, vos nerfs à vif ? N’étiez-vous pas censé l’embrasser fougueusement ce premier après-midi que vous avez passés ensemble ? N’étiez-vous pas supposé la prendre par la taille au moment où elle vous quittait pour rentrer chez elle ? Ne deviez-vous pas lui passer un coup de fil et tout lui dire alors que vous vous mordiez les doigts, la tête enfouie sous votre oreiller, en écoutant Durch Den Monsun de Tokyo Hotel ? Pourtant, vous êtes devenu son meilleur ami, soit, à ses yeux, un prête dans son confessionnal, et vous avez souffert ses confessions intimes, jalousé ses compagnons patentés, redouté vos moments de complicité en tête à tête, en subissant d’avance la culpabilité, déjà hanté par cette question : « POURQUOI JE L’AI PAS PÉCHO ? ». Enfin, ayant lâché votre pénis pour mieux prendre votre courage à deux mains, vous lui avez tout avoué, à trois heures du matin, par sms. Quelques milliards de battements de cœur plus tard et après vous être rendu compte que vous aviez fait une faute, elle vous a répondu qu’elle ne voudrait « pour rien au monde gâcher votre amitié » et ne rien changer, continuer comme avant. Et, accroché à cette relation comme un paresseux à sa branche, vous avez misérablement accepté. Puis un beau jour, après avoir pataugé quelques années encore dans les mêmes supplices, vous l’avez pécho cette salope. Voilà, c’est ça, la vie : pas une succession palpitante de changements brutaux, mais une flottée insidieuse d’évènements banals.
Fuck yeah !
Alors comment expliquer la belle vie que mènent Ted, Lily, Marshall, Robin et Barney, nos cinq New-yorkais de How I Met Your Mother ? Comment regarder leur sitcom sans comparer leur quotidien avec le notre, routine désespérante d’ennui ? Simplement en gardant à l’esprit que, comme Seinfeld, Friends ou The Big Bang Theory, tout cela n’est pas vrai, que HIMYM est une sitcom comme les autres, avec les mêmes codes, les mêmes intrigues et les mêmes dadas que ses sœurs. Bien entendu, elle se démarque par son contexte, le récit, seule véritable différence qui en fait une série innovante et relativement intéressante, si Ross et Rachel, ces grands-parents un peu chiants qui ont déjà tout vécu, le veulent bien. HIMYM, c’est l’idée intronisée que, dans la sitcom, tout n’est que récit, que tout n’est que mensonge ; et cette idée, comme elle est traitée dans ce cas, nous permet de garder nos distances par rapport au genre même ; et cette idée, rendue omniprésente dès la première phrase de Ted, rendue inévitable au fil des épisodes, essentielle par nature, HIMYM nous la hurle haut et fort, la tourne dans tous les sens jusqu’à qu’elle ne puisse plus rien nous offrir, joue avec tous les codes possibles et imaginables de la sitcom : elle rend plausible en pratique la sitcom en disséquant la théorie aussi sûrement qu’elle finira, en bout de course, par l’épuiser.
Si vous avez, comme moi, glorieusement passé (ou misérablement raté) votre bac en en 2009, vous avez sans doute fait semblant de lire l’Odyssée d’Homère. Aussi, vous devez vous souvenir qu’Ulysse, chialant derrière son voile rose fushia, raconte la plus grande et la plus intéressante partie de son voyage aux Phéaciens : Troie qui se marave la tronche, la visite de courtoisie chez les Kikones, le gros délire avec les Lotophages, l’epic fail de Polyphème, Poséidon qui pète les plombs… et tant d’autres péripéties sur lesquelles j’ai fait l’impasse, faute de quoi que ce soit à en foutre. Pris par son passionnant récit, on en oublie que peut-être, depuis le début, Ulysse fait rien qu’à raconter des bobards. Et quand bien même réussit-on à garder cette éventualité à l’esprit, toutes ces aventures sont si savamment agencées dans la forme qu’on les admet dans le fond, tout comme les Phéaciens, en manque d’extraordinaire, d’incroyable, de distraction. Heureuses victimes du mythomane génial, artisan minutieux, escroc consciencieux, on omet volontairement la bancalité de ce beau mensonge, bien fait, de cette attrayante tromperie qu’il rend plausible, cohérente, vraisemblable, d’abord par sa construction, puis par sa propre éloquence. C’est un second Homère qui nous fait oublier nos peines, notre souffrance, et nous met en joie, à la manière de… wait for it… papa Ted.
Ulysse
Crédules Phéaciens que nous sommes, auditoire absorbé, nous croyons dur comme fer aux chroniques du vieux Ted, ne perdons pas une goutte de ses extraordinaires aventures, buvons ses paroles, peu nous importent leur réalisme ou leur cohérence, sommes prêts à avaler n’importe quel mensonge, pour peu qu’il soit ragoûtant car nous avons tant besoin de ses jolies histoires. Et nous en avalons ! HIMYM n’est que menterie, comme ses ancêtres : à la différence qu’elle, elle l’est franchement, complètement décomplexée. Elle n’essaie même pas de s’en cacher, de peur qu’on y décèle quelques fils blancs, mais en joue tout en s’en jouant.
Dans Last Cigarette Ever, onzième épisode de la cinquième saison, la série qui, dans la fleur de l’âge, jouit effrontément de son succès populaire, nous révèle que les cinq amis ont très longtemps été fumeurs ; pire encore, qui l’étaient encore pendant les histoires que raconte Ted et qui le seraient restés encore longtemps après, au moins jusqu’à ce que naissent les enfants. Ted n’aurait pas pu, depuis tout ce temps, caser quelque part le tabagisme de sa bande ? Celle que l’on croyait pourtant connaître aussi bien, si ce n’est mieux que la nôtre ? En quatre saisons, à part quelques bouffées tirées par ci par là (pied de nez ridicule à l’hygiénisme excessif des Américains pour lesquels boire une bière avant ses vingt-et-un ans est la quintessence de l’encanaillement) jamais nous ne les voyons fumer à grandes taffes. Aucun cendrier, aucun paquet ou briquet qui traîne. Comment Ted, pourtant jusque là assez minutieux, a-t-il pu omettre un détail d’une telle importance ? Les mauvaises langues crieront à la facilité scénaristique. Ça arrive souvent dans les séries en manque d’inspiration : elles font un petit pas de bourré pour retrouver leur équilibre, baratinent gentiment le téléspectateur qui mange sa purée devant l’écran, gagnent un peu de temps avant de cliffhangerer et retombent sur leurs pattes avant la fin de saison. Certains, plus conciliants, laisseront passer cette pirouette inattendue pour une petite crise de débauche rigolote, possible grâce à la célébrité incontestable de la série, sans autre prétention que celle de nous en dire un peu plus sur les personnages. D’autres, en revanche, y trouveront l’intérêt véritable, l’intelligence intrinsèque de HIMYM, l’outil d’or : la mise en abyme.
Last Cigarette Ever
Carter Bays, le créateur de la série, raconte ce que raconte Ted, le personnage narrateur. C’est grâce à ce récit dans le récit que la série se permet ces nonchalances, qu’elle vous ment aussi insolemment puis qu’elle vous cloue le bec, en attendant que vous redemandiez. En fait, les scénaristes ont trouvé le moyen, non seulement d’excuser les facilités narratives ou les incohérences éventuelles de leur sitcom, mais aussi de puiser à fond dans les potentiels comique et narratif de cette mise en abyme. Et si cette dernière faisait profil bas dans la première saison, qu’elle n’était qu’un point de vue relativement original pour servir le scénario, elle prend une place de plus en plus importante par la suite, jusqu’à devenir absolument essentielle. C’est Ted, le conteur, qui prend toute responsabilité en cas d’erreur, de radotage ou de mensonge. Il raconte à ses enfants le monde dans lequel il aurait aimé vivre, un monde sans fumée, sans drogues, sans soirées barbantes. Et comme on le comprend ! Nous aussi, nous aimerions vivre HIMYM, Friends ou avoir vécu That 70’s Show ! Ted raconte comme il veut son passé, sa sitcom à lui, et si certaines parties sont probablement véridiques, d’autres sont au moins augmentées quand elles ne sont pas entièrement inventées. HIMYM finit même par pousser le bouchon au point de d’incorporer Barney dans le tableau : et là, c’est le grand nawak en abyme. Toujours dans le récit de Ted, il raconte ses aventures acadabramtesques à lui, ses histoires à dormir debout. Ses récits sont des récits dans le récit… dans le récit. C’est à grands coups de mises en abymes que l’on vous tourne en bourrique.
Quelle autre sitcom a déjà osé comme ça nous cacher ses personnages pendant qu’ils s’adonnaient à leur vice préféré, quelle autre sitcom s’est déjà moqué ainsi de nous ? Aucune. Ou peut-être toutes ! Peut-être que Ross et Rachel de Friends étaient héroïnomanes ! Peut-être que Sheldon de The Big Bang Theory, quand il n’est pas chez lui, est enfermé dans un asyle psychiatrique ! Peut-être que Marshall et Lily, dès que vous avez le dos tourné, se trainent dans la boue avant de participer à des soirées échangistes ! Vous ne saurez jamais et c’est tant mieux : on ne raconte que ce que l’on veut bien raconter. Combien de fois Ted a-t-il relaté ce qu’il l’arrangeait ? Lily et Marshall sautent de la fenêtre de leur appartement et atterrissent sans encombre ? D’accord. Tout ce temps au bar et pas une crise de foie ? Pourquoi pas. Barney court le marathon de N.Y. et le termine, sans s’être entrainé ? Allons bon. Et si Ted n’était qu’un mythomane à l’imagination fulgurante ? Et si aucune de ces aventures n’étaient jamais vraiment arrivée ? Aussi envisageable que la possibilité qu’Ulysse ait inventé toute son Odyssée. Pour la première fois dans l’histoire de la sitcom, on laisse deviner l’envers du décor en insérant des anomalies. On devine, comme jamais dans aucune autre série, ce qui se passe derrière la caméra simplement… en changeant de point de vue.
L’ironie et la nonchalance avec lesquelles sont (mal)traitées les intrigues mettent en perspective toute la problématique des sitcoms, et soulève la question tabou : est-ce possible ? Est-ce concevable de garder quatre ou cinq amis pour la vie ? Est-ce imaginable de sautiller d’amourette en amourette, à la recherche du grand Amour ? Est-ce envisageable de passer tout son temps dans un salon/café/pub si bien éclairé ? Non, mes très chers amis, c’est peu probable : la sitcom est improbable. En cela, HIMYM est la plus sitcomesque des sitcoms : on nous y conte de l’improbable, de l’invraisemblable, de l’irréalisme. On nous y trompe, par bonheur, car le vrai est rarement heureux, contrairement au faux. Nous voulons la paix et la joie, ne serait-ce que vingt minutes, et Ted nous les donne. Ted nous ment, nous raconte des histoires, et nous écoutons, chaque semaine, kids émerveillés, Phéaciens transis, conquis depuis la nuit des temps. À la fin, on en oublierait presque que ce n’est pas à nous, que le père Ted raconte comment il a rencontré sa femme, mais à ses enfants qui sont (et c’est plutôt ironique) les seuls qu’ennuient les digressions sans fins de leur père, les seuls qui ne sont pas dupes, qui se demandent si c’est bien réaliste, tout ça, qui sont les seuls insensibles à l’art du mensonge, les seuls désillusionnés, les seuls qui n’espèrent pas naïvement que ça leur arrive un jour, ados de 2030 qui ne font pas tellement confiance ni à leur père, ni à la sitcom, ni à la vie.
À propos, sans rire, tout le monde sait que Barney va épouser Robin.
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